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Énora Denis

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© Estelle Poulalion

Au début des années 1990, des féministes nord-américaines donnent naissance au mouvement punk underground Riot GRRRLS. Sur une page d’un de leur zines intitulé My Life With Evan Dan- do, Popstar, paru en 1994, cette phrase, en écriture manuscrite : « Confuse “truth” with fiction. Attempt to decentralize the manufacturing of “truth”. Use images as as weapon. » (Confonds la vérité avec la fiction, essaie de décentraliser la manufacture de vérité. Utilise les images comme des armes.)

Énora Denis s’est emparée de cet aphorisme, elle triture et confronte les pixels, l’encre et le papier pour en faire émerger une réécriture de l’histoire. Création après création, elle élabore une œuvre où s’entremêlent réel et fiction au service d’une relecture cynique, transgressive et souvent parodique du monde dans lequel nous vivons.

En faussaire du passé, Énora Denis saisit notre regard, pénètre notre boîte crânienne et reprogramme le logiciel de notre cerveau pour y imprimer une nouvelle mémoire collective. Dans cet imaginaire réinventé, une pile d’exemplaires du New York Times atteste que la femme a marché sur la Lune (One giant leap for women, 2019), le Pape se révèle une Papesse (2019), la console mythique des années 90 s’appelle la Game Girl (2013) et les artistes femmes des siècles passés sont si reconnues qu’elles bénéficient d’une foison de Rétrospectives (2018). Une réécriture des mythes pour vrai-ifier un imaginaire fantasmé.

Énora Denis fait aussi émerger le réel dissimulé ou invisibilisé à travers une série d’œuvres sur le corps, qu’il s’agisse du corps contraint des gymnastes (Carcans, 2020), de son propre corps, libéré dans l’illégalité (Procréation, depuis 2020), du corps féminin fièrement affiché des Cameltoe Pride (2020) ou du corps transformé (Mains tenant téléphone filmant concert permettant de boire une bière, 2019).

Fille d’Internet et du tumblrisme – qui consisterait pour une pratique artistique ou curatoriale à créer sur demande les conditions de sa propre diffusion –, l’artiste se joue des images avec brio. Les Tapisseries Gouvernementales (2014), forcément outrancières, à laquelles s’accrochent ses hackings visuels, opèrent comme un hiatus révélant à la fois l’appropriation du spectacle par le champ politique et sa dissolution, consécutive, dans les domaines de l’information et de la communication.

En 2012, dans son texte History as a story-telling lu lors d’une conférence concert, la musicienne et critique Tobi Vail interrogeait : « L’histoire, est-ce seulement une somme d’informations, de faits, de personnages, de noms et de dates ? N’est-ce pas plutôt une certaine façon de raconter ? » L’histoire racontée par Énora Denis n’est pas factuelle. Elle n’est que façon de raconter.

Clara Tellier Savary

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